Le Conseil d'Etat examine ce jeudi la plainte de l'avocate Marianne Bleitrach.

En jeu: l'accessibilité des tribunaux aux personnes à mobilité réduite.

Marianne Bleitrach est une guerrière. Depuis dix ans, l'avocate lensoise sillonne la France des tribunaux en fauteuil roulant. Voilà sept ans, elle en a eu assez. Assez de ne pas pouvoir accéder aux salles d'audience. Assez des galères du quotidien. Elle a porté plainte contre le ministère de la Justice au nom de la "rupture d'égalité devant le service public". Au printemps 2005, le tribunal administratif de Lille l'a déboutée. Une décision confirmée l'année suivante par la cour d'appel administrative de Douai. A 14 heures aujourd'hui, le Conseil d'Etat réuni en formation plénière examinera son affaire. Interview.

A la fin de 2003, vous avez porté plainte contre le ministère de la Justice parce que les tribunaux, trop souvent, ne sont pas accessibles aux fauteuils roulants. Sept ans plus tard, votre affaire arrive devant le Conseil d'Etat. Espérez-vous avoir gain de cause cette fois?

Je ne suis pas sûre de gagner. Le tribunal administratif de Lille, puis la cour administrative d'appel de Douai, m'ont déboutée car ils ont estimé que le principe d'égalité des citoyens devant le service public n'était pas rompu. Pourquoi? Parce que, étant handicapée, je ne me trouvais pas dans la même situation que mes confrères et consoeurs avocats et valides! Cette jurisprudence va à l'encontre des lois récemment adoptées pour lutter contre les discriminations: selon celles-ci, des mesures ou des aménagements spécifiques peuvent être nécessaires pour garantir à tous l'égalité de traitement.

A quoi ressemble votre quotidien?


Récemment, je devais plaider devant le conseil prud'homal de Lannoy, près de Lille. J'ai appelé la greffière pour lui demander s'il était accessible. "Non, m'a-t-elle répondu. Il y a une dizaine de marches à monter, puis un escalier." J'ai suggéré qu'on s'installe dans le jardin, à côté. Impossible, ce n'est pas un espace public. Résultat: l'audience a été renvoyée, le temps que la mairie trouve une salle accessible à mon fauteuil roulant. Ma cliente, elle, est très mécontente.

Cette situation est pénible. A Hazebrouck, Boulogne-sur-Mer, Calais et Cambrai, les tribunaux ne sont pas aménagés. Je dois prévenir, à chacun de mes déplacements dans le Nord-Pas-de-Calais ou à l'extérieur de la région. Parfois, c'est un vrai casse-tête. J'ai déjà plaidé sur des trottoirs. Souvent, ce sont les policiers qui doivent me porter avec mon fauteuil jusqu'à la salle.

En application de la loi Handicap adoptée en 2005, tous les établissements recevant du public devraient être accessibles aux personnes handicapées à partir de 2015. Observez-vous des progrès?

Le tribunal d'instance de Lens est désormais doté d'un ascenseur, comme la cour d'appel de Douai et, parait-il, la cour d'assises de Saint-Omer. Malgré tout, je pense que l'objectif ne sera pas atteint en 2015. Il y a peu, j'ai cherché, en vain, des toilettes accessibles en fauteuil dans les cafés du boulevard Saint-Germain, à Paris... Et que dire des cinémas, des hôtels, des restaurants ou même des boulangeries ? On est très loin de l'accessibilité pour tous.

Jusqu'où êtes-vous prête à aller dans votre combat?

Je ne lâcherai pas. S'il le faut, j'irai devant la Cour européenne des droits de l'homme. C'est une question de principe. L'Etat devrait être exemplaire.

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